L’essence du voyage

Les vacances à Cerbère ont un gout entêtant de reviens-y. Tout le mois d’aout, j’ai attendu cette échappée, probablement la dernière de l’été, prometteuse de calme et de loisirs. À Cerbère je ne suis jamais déçue, peu importe le temps, cette petite ville aux aspects de bout-du-monde tient toujours toutes ses promesses. Je m’y suis rendue pour la troisième fois, mais alors que j’utilisais d’habitude le train, cette fois-ci j’ai pris la voiture. D’une, parce que ma carte jeune se périmait le 31 (et devant attraper 28 ans en octobre prochain, inutile de la renouveler, vieillesse oblige), de deux parce que je voulais tester depuis longtemps un road-trip à la cool dans le Sud-ouest. Bien que je sois une inconditionnelle du train, ce genre de voyage me fait envie (d’où le van), et c’était l’occasion idéale de m’y lancer.

Alors que par l’autoroute il suffit de 4 h 30 à 5 h (c’est-à-dire rien du tout) pour faire le trajet Léognan-Cerbère, il faut en revanche compter quelques 8 h en passant par les petites routes – et sans les pauses. Mais, comme je l’avais déjà glissé par là, le but de ce voyage n’était pas d’arriver le plus tôt possible, mais bel et bien… de voyager. Voir du pays. Découvrir à quoi ressemble la France du Sud-ouest, dans son essence, et pas du point de vue d’une autoroute, lancée à 130 km/h avec la seule idée d’être enfin à destination.

Mon père, qui a horreur de ces longs voyages pour en avoir beaucoup enduré étant enfant, a essayé de m’en dissuader, me proposant de payer une partie du péage car il sait que mes finances sont très réduites. Mais ce n’est pas qu’une question d’argent (même si la perspective de rouler sans avoir à lâcher 40 € à Vinci – c’est à dire à cette désagréable personne qu’est V. Bolloré – a aussi beaucoup joué dans la balance). Prendre son temps pour aller d’un point A à un point B, c’est une autre façon de se déplacer, c’est apprécier chaque paysage, c’est aussi se retrouver face à soi-même quand on est seul·e, ou alors partager une expérience irremplaçable si l’on est plusieurs. Je crois aussi que c’est une question de caractère, et de patience, car il faut en avoir, pour arpenter tous ces kilomètres sans savoir réellement à quelle heure on sera à destination.

Voyager « lentement » n’est pas naturel pour moi. Quand nous partions en vacances en famille, c’était toujours au plus vite. Il a donc fallu, progressivement, se défaire de se stress lié à l’heure d’arrivée. J’ai passé les quatre premières heures les yeux rivés sur le GPS, surveillant mon temps de trajet, profitant des paysages bien évidemment, mais me pressant aussi légèrement, pour ne pas être en retard sur mon heure d’arrivée prévue initialement. Partie à 7 h 30, j’aurais voulu y être vers 15 h 30-16 h. J’ai finalement coupé le moteur à Cerbère à 17 h 30, ravie. On constatera donc qu’entre-temps je me suis détendue du slip, j’ai pris le temps de faire des détours et des pauses là où l’envie naissait, et j’ai vraiment vécu mon voyage. Je peux encore m’améliorer, évidemment – on n’efface pas 27 ans de départs en vacances d’un revers de la main –, mais je pense être sur la bonne voie.

Lever de Soleil en Gironde

Je suis donc partie avec le lever du soleil le dernier dimanche d’aout, et les deux premières heures dans les vignes puis dans les landes ont été magiques. Des nappes de brume s’accrochaient un peu partout, dans une ambiance fantasmagorique, mais pas lugubre grâce aux rayons du soleil qui donnaient une lumière enchanteresse à l’ensemble. J’avais les routes pour moi toute seule, ces longues lignes droites de la France profonde qui font invariablement naitre un sourire sur mon visage. Quand j’étais en cours de dessin sur la perspective, au collège, on m’avait appris que ce genre de lignes qui se rejoignaient à l’horizon n’existaient qu’aux États-Unis, pays de grandeurs ; visiblement mon professeur n’avait jamais voyagé en Aquitaine ou dans le Poitou. C’est un vrai régal que ces routes quand elles ne sont rien qu’à vous, et il va sans dire que le 90 est bien dur à respecter – je pousse souvent le compteur jusqu’à 110, mais je suis raisonnée, la plupart des locaux s’impatientent derrière moi et filent bien à 130 sur ces routes pleines de liberté.

Mon premier arrêt s’est fait à 9h à Montréal du Gers, et si vous tapez Montréal sur votre GPS vous découvrirez que des Montréal, en France, ce n’est pas ce qui manque. J’ai choisi cette étape uniquement pour le clin d’œil à mon ancienne vie canadienne (et à cette ville que j’avais visitée avec adoration, en automne et en hiver). Je ne pense pas que j’y repasserai à l’avenir, parce que je n’ai pas le trouvé le village exceptionnel (pourtant parmi les plus beaux villages de France, mais il faut dire qu’à 9 h un dimanche matin, dans un désert de fin aout et dans une brume qui ne voulait pas se lever, ça ne donnait pas vraiment envie de s’attarder).

Le deuxième arrêt aurait dû se faire à Muret, que j’avais choisi pour éviter le passage par Toulouse, mais le GPS m’a un peu eue et j’ai dû emprunter un bout de rocade (je m’y prendrai autrement la prochaine fois). Après la tranquillité des nationales et départementales, quelle angoisse de se retrouver sur le vrombissement du périphérique toulousain ! Regarder cinquante fois le GPS pour être sure de prendre le bon chemin, tout en essayant de ne pas avoir d’accident avec tous ces gens qui ont des conduites inconsidérées… Un passage très désagréable. J’ai retrouvé une petite départementale avec plaisir, laissant derrière moi une horrible zone commerciale et le fourmillement d’une vie qui me rebute de bout en blanc. Muret était de toute façon très banale, une petite ville de banlieue, et j’ai décidé de continuer et de trouver un coin plus paisible pour ma pause déjeuner.

C’est ainsi que, de fil en aiguille, je me suis par hasard retrouvée à manger au bord de l’Ariège, dans un cadre serein tout à fait conforme à l’idée que j’avais pour cette pause. J’ai bien pris le temps de savourer chaque bouchée en observant l’eau qui coulait, il ne m’en fallait pas plus pour m’apaiser.

Ariège

C’est à partir de là que j’ai commencé à vraiment profiter du voyage. Ensoleillée, la route était agréable et les paysages variés. Je me suis peu à peu approchée des montagnes (après avoir fait pipi dans un champ de maïs) (#voussaveztout), et rien ne pouvait me faire plus plaisir que de faire un détour par les Pyrénées. En route pour Quillan, j’ai vu Lac de Léran fléché en entrant dans le village qui le précédait. Il commençait à faire très chaud, j’ai suivi les panneaux et je suis tombée sur un panorama à couper le souffle, une eau d’un bleu laiteux au pied des montagnes ariégeoises. Les abords étaient boueux, aussi n’ai-je pas tenté de me baigner, mais ce détour fut ressourçant, la beauté du paysage valait à elle seule ces longues heures de voyage.

Lac de Léran

J’ai continué par les petites routes de montagne, et plus j’avançais plus mon cœur se rappelait combien il aspire à vivre ici, au milieu de ce relief protecteur. Au lieu de m’arrêter à Quillan j’ai fait une pause sur ses hauteurs, grâce à un petit parking qui permettait d’admirer la vue sur la vallée. Je suis restée dix minutes perdue dans le paysage, sans m’attarder car je savais que sinon je pourrais m’y planter un long moment sans pouvoir m’en arracher.

Hauteurs Quillan

J’ai ensuite continué sans m’arrêter jusqu’à Cerbère, quelque trois heures de route que je n’ai pas vu passer tant chaque détour de virage me remplissait de joie. Le défilé de Pierre-Lys m’a même fait manquer quelques battements de cœur tant il est majestueux et impressionnant.

Défilé de Pierre-Lys

J’ai encore passé un long moment dans les Pyrénées, village après village, jusqu’à voir le terrain se radoucir à l’approche de Perpignan tout en restant dans leur giron (Cerbère se trouve après tout dans le département des Pyrénées Orientales, même si on ne les aperçoit pas depuis la côte). Une voie rapide qui permet de se dégourdir les roues, et je gagne enfin Port-Vendres : la mer est proche. En effet, au détour d’un virage elle s’offre à moi, et sa vue m’emplit comme d’habitude d’une joie irrépressible, la sensation de retrouver une compagnie familière, dont le spectacle ne m’a jamais fait défaut.

Corniche Port-Vendres-Cerbère
Au loin, l’Espagne

Commence alors la route sur la corniche, qui pourrait être encore plus agréable si elle n’était qu’à moi : les voitures à la conduite peu dynamique (c’est vrai que ces virages à flanc de falaise peuvent effrayer) ralentissent considérablement le trafic, et c’est quasiment en seconde tout le long que je finirai mon trajet (non pas que je sois une nerveuse du volant, mais quand même, il y a des seuils de lenteur à ne pas dépasser, donnez-moi vos belles voitures et je les ferai avancer). Je reconnais qu’il serait toutefois facile de louper un virage tant on est happé·e·s par le spectacle de la mer et de son découpage sur le rivage.

Enfin, vers 17h30, j’entre à Cerbère, le bout de la France (5 kilomètres plus loin, c’est l’Espagne), la sérénité, la vie au calme. Ma mère me fait signe depuis la terrasse de la Dorade, café-bar-restaurant où mes parents ont leurs habitudes, mon voyage est terminé. Je me gare devant la résidence SNCF et je laisse tout en plan dans la voiture pour aller les rejoindre.

Je crois que j’ai bien mérité une glace.

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18 commentaires

  1. Quel beau parcours Cléa. Ca en valait la peine. Je ne suis pas très voiture mais tu m’as donné envie d’un tel périple. Prendre le temps de vivre et savourer la richesse des paysages sur la route.
    Tes photos sont belles.
    Je t’embrasse.

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  2. Quand on a le temps, on découvre tellement de jolies choses sur les petites routes. Je vois qu’on a pris sensiblement la même cet été 🙂 Je suis à peine rentrée que j’ai déjà envie d’y retourner, j’ai déjà plein d’idées de détours en tête !

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  3. On ne prend pas assez souvent le temps de prendre le temps ! 🙂 Comme toi, j’ai grandi avec l’habitude de voyager rapidement, avec un papa qui veut rentabiliser la moindre seconde de vacances. Mais on oublie que le trajet fait aussi partie des vacances, si on sait le rendre agréable comme tu as l’air de l’avoir remarquablement fait !

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      1. Oui, c’est vrai ! L’important est aussi de trouver le type de voyages qui nous correspond. D’ailleurs j’ai pensé à ton article hier car même en voyage de noces j’ai du mal à prendre mon temps, j’ai toujours envie de voir plein de choses… on ne se refait pas 😉

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        1. Là où tu es il y a aussi le facteur temps/argent qui doit peser beaucoup. Ce n’est pas tous les mois qu’on se retrouve à voyager au Canada ! Donc tu veux en voir le plus possible pendant le temps qu’il t’est imparti et pour « amortir » le coût du déplacement, vu le coût du billet d’avion. C’est aussi compréhensible et je ne doute pas que tu profites quand même ! La philosophie du voyage sans montre ne peut pas s’appliquer à toutes les situations, surtout quand on ne vit pas dans le pays qu’on visite. Bonne continuation de voyage ! J’espère que vous voyez de belles couleurs 🙂

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          1. Oui c’est exactement ça ! Mais mon mari est plus relax que moi (bon ok, c’est facile… ^^) donc on a réussi à trouver un bon compromis et à profiter tout en prenant notre temps. Les couleurs commençaient à arriver, c’est sur les routes entre nos différentes escales qu’on a pu en prendre vraiment plein les yeux ! 🙂

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  4. Un bien beau périple que tu nous as fait vivre Cléa, merci ! On a effectivement trop souvent la fâcheuse habitude de filer vers notre destination sans profiter du trajet, quelle erreur ! La France est incroyablement belle et il y a toujours des pépites pas bien loin pour qui veut se donner la peine d’en profiter un temps soit peu… Je ne connais pas du tout le 66 côté mer et tu m’as donné envie d’y faire une virée 🙂
    Merci pour le partage et au plaisir.
    Amitiés
    Seb

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    1. Merci Sébastien ! Oui, comme tu dis les pépites ne sont pas loin, et quelque part ça fait aussi du bien de s’en satisfaire et de ne pas aller chercher à des milliers de kilomètres des choses fascinantes 🙂
      contente de t’avoir donné envie de découvrir ! Cerbère devrait bientôt s’endormir pour l’hiver faute d’activité, mais elle reprendra vie au printemps prochain…
      Merci à toi de ton passage par ici !

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  5. Je découvre à l’instant ton blog, notamment tes articles sur le voyage. J’aime surtout la réflexion que tu mets en place sur la lenteur. Ça fait partie de ce que j’adore dans le voyage : partir, se perdre, ne pas savoir quand on arrive… Je fais des road trips tous les étés et c’est quelque chose que j’aime cultiver car c’est là que naissent les belles surprises, les découvertes…

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    1. Il fut un temps où le voyage c’était le trajet et non pas la destination ! Je dois dire que j’y ai pris gout… et j’aimerais bien me faire un vrai road trip un de ces jours !
      Hier en écoutant la chanson « On ira » de Goldman il y a ces paroles qui m’ont frappée : « y’a que les routes qui sont belles et peu importe où elles nous mènent », et ça m’a fait repenser à cet article. C’est une belle métaphore pour plein de choses, mais en l’occurrence ça illustre bien ce genre de voyage !

      Je tenais à te remercier de ton passage sur mon blog et à tes gentils commentaires, malheureusement je me suis fait complètement déborder par mon challenge et je n’ai pas pris le temps d’y répondre avant… mais sache que quand je les ai lus ils m’ont réellement fait très plaisir.

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