Te voir me voir

Tu es assis à quelques mètres de moi et je me demande si tu me vois. Je veux dire, probablement que tu me vois, mais est-ce que tu me vois, tu vois ? Avec ton cœur, avec tes tripes ? Est-ce que tu me vois en surbrillance parmi la foule, est-ce que je me détache du reste du monde à tes yeux ? Est-ce que tu me vois comme la personne que je suis vraiment, sous mon masque du quotidien, une personne avec qui tu voudrais passer du temps, une personne que ton cœur reconnait comme étant cette personne ?

Tu es assis à quelques mètres de moi et je me demande si ton corps ressent la tension, de savoir le mien dans les parages sans pouvoir le toucher, à peine le regarder. À faire comme si nous étions indifférents alors que tout nous appelle. Perdus dans la masse flottante de cette grande salle, est-ce que tu sais, sans même regarder, où je me trouve ? Est-ce que ton corps te le dirait si jamais je venais à quitter la pièce ? Est-ce que ton regard me chercherait ?

Tu es assis à quelques mètres de moi et du coin de l’œil le moindre mouvement que tu fais attire mon regard. Lorsque tu es entré dans la salle, dans mon champ de vision, mon cœur s’est mis à battre plus vite. Oh, il n’a pas tambouriné pourtant, mais c’est bien parce que je l’ai fait taire avant qu’il ne s’emballe. Ne sois pas ridicule, lui ai-je chuchoté. C’est vrai, je ne veux pas qu’il batte. Pas pour toi. Je l’ai décidé, fermement. Mais à chaque fois que je te rencontre  il n’en fait qu’à sa tête. Obtus et obstiné, il a décidé que tu me plaisais. J’essaie d’en découdre depuis ce jour où je t’ai vu dans ton bleu de travail et que chaque parcelle de mon corps a voulu venir se nicher contre le tien. C’était violent, je me suis détestée pour ça. Ça va pas la tête ? avais-je grincé à mon cœur quand j’avais alors compris pourquoi il s’était mis à battre aussi fort, d’un seul coup. Je veux dire, je savais déjà qui tu étais, et même sans te connaitre je ne t’appréciais pas, j’ai d’ailleurs passé de longues journées à souhaiter que tu sois ailleurs que dans cette pièce où nous sommes forcés de nous côtoyer. Que s’est-il passé ce jour-là pour que subitement je te voie ? Différemment, comme si je te découvrais. Que je te voie comme une personne qui m’attire. Alors que, sur le papier, bordel, tu n’as quand même rien pour m’attirer, c’était pourtant clair ça, avant. Tout ce que tu me montrais de toi me donnait envie de fuir ta personne. Avant.

Quand tu es entré dans la salle mes yeux se sont automatiquement posés sur toi. Je n’ai rien fait pour, cependant. J’ai juste tourné la tête à ce moment et tu t’es trouvé sous mon regard. Je me demande quelle est la part de coïncidence et de subconscient dans ces moments-là. Mon cœur t’a-t-il vu avant mes yeux ? Je crois que parfois je sais que tu es là avant même de constater que tu es là. Je t’ai vu et j’ai détourné les yeux instantanément. Surtout, que tu ne voies pas que je te vois. Faut pas déconner non plus. Que mon cœur se laisse aller à ces bassesses si tel est son souhait, mais pas le reste de mon corps, pas mes yeux, même si eux aussi se délectent de ta vue, tu penses bien. Que tu sois dans ton bleu de travail ou dans cette éternelle association jean-teeshirt qui te colle si bien à la peau, mes yeux aiment ce qu’ils voient. Si le bleu de travail te donne l’air intelligent de savoir ce que tu fais, quand tu le retires lorsque nous quittons l’atelier pour les bureaux, il te reste cette assurance décontractée, ce sourire serein que tu promènes partout et qui m’a si longtemps paru snobinard et narquois. C’est le même sourire pourtant. Pourquoi est-ce que je le vois différemment désormais ? Pourquoi est-ce qu’il m’illumine ? Pourquoi me donne-t-il envie de sourire à mon tour ? Non, bordel ! Non.

Il suffit tout de même que tu fasses ces blagues odieuses dont tu as le secret, que tu aies cette attitude imbuvable avec tes collègues, cette imbuvabilité que j’ai décelée chez toi dès que nous avons commencé à travailler ensemble, et qui m’a immédiatement scié les nerfs, pour que je me rappelle pourquoi c’est impossible que je sois attirée par toi. Franchement, ma pauvre fille, toi qui te targues de n’être séduite que par l’intelligence et la décence au fond des yeux, tu te rends bien compte comme c’est ridicule de fondre pour ce type. C’est les hormones, me suis-je si souvent répété. L’autre jour encore, quand je t’ai vu partir nonchalamment tandis que le reste de ton équipe rangeait votre plan de travail, je me suis dit, non, décidément, je ne peux pas, JE NE PEUX PAS. Je suis rentrée chez moi et ma résolution était prise, la soixante-troisième depuis le début de l’année – une pour chaque jour de passé –, je devais arrêter mes bêtises et stopper ces battements de cœur qui te sont destinés. Et voilà qu’aujourd’hui tu es entré, mes yeux se sont posés sur toi, et j’ai pu constater le peu de poids de cette résolution face à ces battements.

Mon cerveau logique et rationnel tente de démêler tout ça, de démontrer au cœur par A + B que tu n’as jamais manifesté le moindre intérêt envers moi sauf pour tourner mon travail en dérision au tout début de notre collaboration. Mais le cœur cherche. Il traduit toute absence d’hostilité par une marque d’attention, alors que nos échanges ne sont jamais sortis du cadre professionnel, ni du cercle de nos collègues. Et voilà que je me retrouve là, à trois établis du tien, toute occupée à ma tâche et pourtant le corps tendu vers toi comme s’il voulait réduire cet espace qui nous sépare. Demain, j’arrête, ce refrain qui tourne dans ma tête comme s’il s’agissait d’une quelconque addiction que je pouvais maitriser de ma volonté.

Je lève les yeux. Je croise les tiens. Je ne sais toujours pas décider si j’y lis du dédain ou du désir. Quelques secondes, pas plus. Nous détournons le regard presque en même temps, je reprends mon activité et je fais mine d’être concentrée, quand mon cœur menace de me faire tomber à la renverse tant il bat vite, et que mes mains sont incapables de réaliser une soudure nette à cause de leur tremblement. Quelques secondes, pas plus, et j’ai l’intérieur sens dessus dessous. Me voilà dans de beaux draps, tiens. Des draps dans lesquels j’aimerais bien que tu me rejoignes.


Article 5/30 du challenge 30 jours/30 articles.

4 commentaires

  1. Salut,
    Ce petit texte me laisse une forte impression, car c’est exactement ce que j’aimerais écrire dans l’un de mes projets. Saisissant et très réaliste, très mignon aussi, et bien écrit. Bravo ! Et merci pour cette petite inspiration 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Superbement écrit. C’est tellement ça parfois. Cette attirance et cette répulsion en même temps, comme si cœur et raison se chamaillaient la vérité.
    Pourtant certains signes, actes, certains regards en disent plus longs que la bataille qui se joue à l’intérieur de nous. Ne pas céder. Et si ce n’était qu’une question d’égo mal placé!
    Ca fait plaisir de te lire plus souvent Cléa.

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci beaucoup Marie ! C’est un plaisir aussi pour moi de publier plus régulièrement, j’ai l’impression de m’exprimer un peu plus !
      Concernant ce tiraillement je n’ai pas les réponses. Dans ce domaine c’est comme si le rationnel n’existait pas, il n’y a pas de lois mathématiques et universelles pour nous aiguiller, et même si le cerveau tente d’imposer sa logique le coeur peut être féroce dans la bataille ! Toi qui as lu mon roman tu sais que ce sujet me passionne 😊

      Où places tu donc l’ego quand tu écris qu’il est mal placé ?

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