Le voyageur

5 juin 2017

En gare de Narbonne. Après avoir longé la côte à bord du ter Cerbère-Narbonne, j’avais un peu d’attente avant la suite de mon voyage. Ayant repéré un banc au soleil, j’étais allée m’assoir dessus histoire d’avoir chaud malgré le vent fort qui soufflait. Voilà une heure que je me retenais de manger ; je venais enfin d’attaquer ma salade de pâtes quand un gars est venu se poser à côté de moi, au téléphone. Il parlait fort, pas facile de me concentrer sur ma lecture du Monde Diplomatique. J’ai ragé intérieurement comme la mégère que je suis. Y’a pas moyen d’être tranquille dans ce pays ? Heureusement, il a vite raccroché.

Deux minutes plus tard, j’entends : « Excusez-moi ? ». Je me tourne vers lui et découvre un garçon qui doit être un peu plus jeune que moi, à peine 25 ans. Voyant qu’il a sorti son paquet de tabac et s’apprête à se rouler une clope, j’en déduis qu’il veut du feu et je me prépare à répondre par la négative.

— Ça vous dérange si je fume ? demande-t-il.

J’en reste comme deux ronds de flan. Qui pose encore ce genre de question en 2017 ? D’ordinaire, les gens qui fument n’ont que peu de considérations pour les poumons des autres. Ayant une stricte politique antitabac afin de protéger mes voies respiratoires sensibles et fragiles, je réponds :

— Ben, oui, un peu.
— Ah.

Il est embêté. J’embraye, comme pour me dédouaner :

— En fait, je suis allergique à la fumée.

Allergique, c’est un grand mot, mais mon expérience m’a appris que c’était la façon la plus simple d’expliquer pourquoi je me refuse à me retrouver à côté d’une personne qui fume.

— Mais là, si vous soufflez dans le sens du vent, ça devrait aller, je termine.
— Oui, je vais faire attention.

Il se met à rouler tranquillement sa clope.

— Mais quand vous dites que vous êtes allergique, c’est juste à la fumée de tabac où à toutes les fumées ?
— À toutes. Mais c’est surtout dans les espaces clos. La fumée irrite mes voies aériennes et après je tousse pendant des jours et des jours.

Je lui épargne l’image des glaires que j’ai crachées pendant des semaines, la dernière fois que j’ai été forcée de cohabiter avec des fumeurs·ses pendant toute une soirée, au Nouvel An 2016, qui compte à ce jour comme ma pire expérience en la matière.

— Ah, je vois. C’est vrai que c’est chiant.
— Oui, très. Là, on est à l’air libre, y’a beaucoup de vent, donc ça va.

Je lui souris. Mon animosité initiale est passée. Il n’est pas si méchant, après tout. Je pensais que la conversation s’arrêterait là, mais visiblement le jeune a envie de parler.

— Vous allez à Toulouse aussi ?
— Non, à Bordeaux.
— Ah. Moi je vais à Toulouse. J’ai voulu passer un weekend à la plage à Perpignan, mais avec le vent il a fait super froid, j’ai pu me baigner qu’une seule fois.
— Oui, c’est pénible. Mais à Toulouse, il y a du soleil aussi, non ?
— Oui oui, ça va.

Il prend quelques secondes pour tirer une bouffée de sa roulée.

— Là j’ai des amis qui m’ont appelé pour sortir, donc ça veut dire qu’il fait beau. Quand il fait moche, personne veut sortir.
— Ah, c’est sûr.

Mes réponses sont limitées, je ne sais toujours pas parler aux inconnus. Mais ça ne l’a pas rebuté. Je crois qu’il a surtout besoin de mon oreille pour s’épancher. Tout à coup, il se met à me raconter des anecdotes de sa vie.

— Par contre, l’autre fois, quand on est sortis, on s’est battus. Y’a un groupe de gars, ils ont cassé le nez à notre pote pendant qu’on avait le dos tourné. Alors, avec mon collègue, on leur a couru après et on leur a cassé la gueule. Pour le venger.

Que répondre à ça ? « Se battre, c’est mal » ? Mes expériences d’assistante d’éducation m’ont appris que cette phrase est aussi vide qu’inutile. Je ne connais rien à ce genre de vie sans cesse dans l’affrontement, où la violence est la seule action possible.

— Dis donc, faut pas sortir à Toulouse alors, si je comprends bien !

Je prends le parti de l’humour. Il sourit.

— Non, mais d’habitude ça va. C’est juste que là où on est allés, ça craint un peu. Le quai de la Dorade. En journée, c’est super agréable. Mais bon, voilà, des fois, euh… il se passe des choses pas nettes.
— Je vois.

Il passe encore quelques minutes à décrire la bagarre. Visiblement, ça l’a marqué. Puis, il passe à un autre sujet.

— Vous prenez souvent le train ? demande-t-il.
— Ça dépend. Là, j’étais en vacances à Cerbère.
— Je ne connais pas.
— C’est après Perpignan.
— Ah, d’accord. Moi je prends le train depuis que j’ai dix ans. Depuis que je suis assez grand. Avant, j’habitais à Nantes et mon père à Perpignan. Le pauvre, il se tapait à chaque fois l’aller-retour pour venir me chercher. Le train, c’est quand même mieux. Et puis, j’aime bien voyager. Là, on retape une maison à Perpignan avec mon père. Ça fait plaisir de bosser dans un truc qui m’appartiendra un jour. On fait tout nous-mêmes. On aime bien. Bon, par contre, il m’a fait dormir sur le canapé parce qu’un ami à lui était là aussi, alors qu’il sait que j’ai mal au dos. Je me suis fait mal, au boulot.

Il jette un œil à mon sac, sur lequel mes pieds reposent.

— Vous êtes militaire ?
— Non, il n’est pas à moi.

Il faut dire que ce sac, que l’on m’a prêté, attire beaucoup l’attention. J’ai l’impression qu’on me regarde avec respect et déférence. Juste parce que j’ai un sac militaire.

— J’espère qu’il y aura de la place dans le ter.

Le jeune est déjà passé à autre chose.

— J’en ai déjà pris où j’ai dû m’assoir par terre. Mes potes qui étaient debout se sont ramassés quand le train a freiné d’un coup.
— Ah, les trains bondés, j’ai connu ça quand j’allais à la fac.
— Ah bon ? Vous avez pas l’air d’être si vieille que ça. Pour être allée à la fac.
— J’ai 27 ans.
— C’est vrai ? Vous faites plus jeune. Genre, 23-34 ans.
— C’est gentil, c’est rare qu’on me rajeunisse.

D’habitude, c’est plutôt l’inverse. J’ai toujours fait plus vieille que mon âge.

— Moi, si je vous dis mon âge, vous me croirez jamais.

Je pourrais lui donner dans les 25 ans, mais je sais par expérience qu’on a tendance à donner aux gens notre propre âge. Donc je dis 22.

— Moins.
— 20 ?
— Moins.
— 18 ?
— Moins. 17.
— 17 ? Ah, c’est l’année du bac ça.
— Oui, mais pas pour moi, je me suis fait virer de mon lycée.
— Ah…
— Ouais. C’est de ma faute. J’ai fait des conneries. J’ai merdé, je le sais.

Je n’ai pas grand-chose à ajouter. Le gamin a l’air très lucide sur son sort. Alors je lui demande, simplement :

— Quelle filière ?

Il me sort un nom d’une filière technologique qui me parait compliqué, moi qui ne me suis jamais frottée qu’à l’enseignement général. En gros, c’est la mécanique des gros engins servant dans l’agriculture. Là, il travaille pour un vendeur important, il apprend à les réparer.

— Je m’entends bien avec mon patron. Il voit que je suis bosseur et que je veux m’en sortir. Son fils, lui, il fout rien. Il sait qu’il aura toujours de l’argent grâce à son père, donc il cherche pas à travailler. Mon patron, il sait que j’ai été viré du lycée, que j’aurai pas mon diplôme, mais il a dit qu’il me prenait quand même, sans diplôme, sans formation, parce qu’il sait que je bosse, il me fait confiance.

Il me raconte comment il s’est fait mal au dos, en voulant rattraper une tôle lourde mais qu’on l’avait laissé faire tout seul. Il explique que ce n’est pas le pire, il y en a d’autres qui ne respectent pas les consignes de sécurité pour travailler plus vite.

— Le gars, il va pas mettre une heure à faire ce qui peut être fini en vingt minutes. Alors ouais, il soulève tout seul une pièce de 25 kg. C’est pas si lourd que ça, en fait.

J’ai envie de lui dire de faire attention à lui, qu’à son âge, encore en croissance, il ne devrait pas manipuler des choses aussi lourdes. Que dans ce métier, c’est important de respecter les règles de sécurité, pour s’économiser la santé, le corps, la vie. Qu’il suffit de peu pour que tout bascule et que, pour le coup, un diplôme c’est toujours bien, pour plus tard, au cas où. Je repense à tout ce qu’il m’a dit et je crois que tout ça, il en a très bien conscience et qu’il a déjà beaucoup dû l’entendre.

Je ne trouve pas d’autres paroles d’encouragement car j’ai l’impression que je ne pourrais rien lui dire qu’il ne sache déjà, malgré sa jeunesse. Je voudrais le protéger, mais comment ? Alors je lui dis simplement qu’il doit faire attention à lui.

Sa cigarette est terminée. Je n’ai rien senti.

Soudain, il se rappelle qu’il a un train à prendre.

— Ouh-là, faut que je surveille l’heure. 12 h 22. Mon train part dans dix minutes. Ah, c’est lui, il est déjà là. Je vais y aller, pour trouver une place.

Il se lève et prend son sac.

— Eh ben, bon voyage alors !
— Merci. Bonne continuation.

Un dernier sourire, et il est parti. Aussi simplement qu’il était venu s’assoir. Il a raconté juste pour raconter, pour le plaisir de partager des bouts de sa vie. Je me demande s’il fait cela souvent. Je ne saurais même pas décrire les traits de son visage, et pourtant toute cette conversation m’a profondément marquée. Je me revois distinctement assise sur ce banc, lui à ma droite, les rails sur ma gauche, le vent qui soufflait et faisait voler mes cheveux, le soleil qui cognait, et sa cigarette qu’il rallumait de temps en temps. J’ai passé une bonne partie de mon trajet jusqu’à Bordeaux à écrire tout ce qu’il m’avait dit, pour que cette rencontre reste gravée, pour que son destin existe quelque part. C’est le genre de vie qui nous touche purement et simplement, qui marque au fer chaud et qui met les choses en perspective. Dont le souvenir est bercé d’une grande tendresse.

Je reste impressionnée. Moi qui ne livre pas les détails de ma vie même à mes plus proches amis, je serais bien incapable de me confier, comme ça, au premier venu. Juste pour échanger quelques mots sur le quai d’une gare. Impressionnée aussi de constater comme il a l’air d’en avoir bavé, du haut de ses 17 ans, et pourtant il est toujours debout, la tête lucide, reconnaissant de ce qu’il a. Je me dis que, parfois, j’exagère vraiment, quand je trouve mon existence compliquée.

Je l’ai regardé partir, la vie sur les épaules.


Prends soin de toi
Je suis toujours là
Le voyage est court
Va le plus loin
Le plus loin possible
C’est le destin du voyageur


Article 22/30 du challenge 30 jours/30 articles.

Le Tome 2 des Dissections émotionnelles sera probablement sur ce thème, celui des existences invisibles, qu’on ne soupçonne pas mais qui sont là, qui font notre monde. Si vous avez des témoignages à m’apporter, n’hésitez pas à les partager, ici ou par mail (pidipiwo@gmail.com). Ce genre d’histoire me rend si riche, je ne saurais comment vous remercier.

 

Publicités

4 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s