Le poirier de l’endroit

J’ai pris le clavier pour écrire le désarroi, il était là sous mes paupières mais va savoir pourquoi il a n’a pas daigné descendre jusqu’à mes doigts. Peut-être que mes doigts, enfin, en ont marre de raconter le désespoir en long, en large et en travers. Peut-être aussi parce qu’on m’a dit que ça pouvait faire mal de lire le désespoir comme je le raconte, et que je ne veux pas faire mal, pas aujourd’hui en tout cas. J’ai fini par laisser tomber et me suis remise à ma traduction ; évidemment, sitôt que j’ai eu le cerveau tourné, l’inspiration est venue – c’est bête, j’allais travailler.

Les mots se bousculaient, ils voulaient dire le sourire, l’envie, l’impatience. Ils voulaient écrire du positif et de l’enchantement. Parce que malgré la lourdeur de cette journée j’ai réussi à retrouver une parcelle d’indulgence et d’apaisement, la même qui m’avait accompagnée le weekend dernier et qui est partie se terrer au fond de moi lundi soir quand j’ai trébuché. Je me débrouille toujours pour louper la marche et plonger tête la première dans la boue de mes émotions. Ces derniers jours, elles ont été d’une folle intensité.

Il y a eu la montée, elle a pris plusieurs jours, une belle pente gravie avec le sourire, il y avait, je l’ai cru (je l’ai cru si fort), des promesses au bout, c’était l’attrait du beau et du doré, l’oasis perdu au milieu d’un désert émotionnel, je me suis laissée transporter. Je suis montée tout en haut, pour la première fois depuis des mois j’ai vu le sommet ; et puis je me suis cassé la gueule, derrière le sommet il y avait le gouffre, je suis tombée dedans, je m’y suis poussée toute seule. Que va-t-on faire de toi ? me demande le cerveau saboteur. J’avoue que je n’en sais rien, depuis le début de la semaine je ne sais pas vraiment quoi faire de moi-même. Le piège s’est refermé, le vide a aspiré mon cœur avec gloutonnerie, et puis finalement comme j’étais habituée à chuter j’ai serré les poings en attendant l’arrivée au sol, fracassante.

C’est une bataille que je livre seule, exténuante, un véritable étau qui comprime toujours un peu plus les deux hémisphères de mon cerveau. Parfois je voudrais juste deux bras (si possibles rattachés à un corps) pour m’envelopper dans une étreinte réconfortante. Deux bras pour me dire « Je suis là. Avec toi », un contact de peau à peau pour me rappeler que la douceur existe, et en bruit de fond deux respirations qui s’emmêlent.

J’ai passé ces derniers mois à baigner dans les émotions négatives, alors quand les belles émotions m’ont submergée la semaine dernière, je m’y suis shootée, je m’y suis délectée, je me suis roulée dedans comme dans un nuage moelleux, et en vrai c’était bon, si bon. Alors, quand j’ai trébuché et que je les ai soudainement perdues, ça a été rude. Comme si j’avais été sous ecstasy pendant quelques jours et que subitement on me retirait ma dose et que je me rappelais à quoi ça ressemblait vraiment, le monde extérieur, sans rien pour l’embellir.

S’il y a bien un aspect où la surefficience se manifeste chez moi, c’est l’intensité des émotions et la vitesse à laquelle je les alterne : quand on se pose une question à la minute il est si facile de passer d’une émotion à l’autre et de faire le tour d’un sujet en quelques centaines de conjectures qui retourneront se perdre plus ou moins dans le néant duquel elles sont issues. Je n’ai pas encore les bonnes clés pour gérer le flux. Et depuis lundi je me suis encore faite avoir, je vis les émotions à cent à l’heure en me demandant ce qui ne va pas avec moi, avec la vie, pourquoi tout avance avec lenteur, pourquoi il faut laisser passer quelques jours pour obtenir à peine une amorce de réponse, pourquoi la vie n’est-elle pas plus directe et franche ?

Ça tournait, j’ai dit stop, je me suis mise la tête à l’envers. C’est la solution que j’ai trouvé ces dernières semaines pour casser les crises de larmes. Je pose ma tête sur le sol et je fais le poirier. Je trouve que ça a paradoxalement la propriété de me remettre les idées à l’endroit. Et aujourd’hui, quand j’ai été à l’envers et que j’ai réussi à respirer pour la première fois de la journée, tout a été subitement clair : ce n’est pas que la vie est lente, c’est moi qui vais trop vite et m’impatiente de tout. Je suis probablement lancée sur un TGV à 300 à l’heure quand bon nombre de personnes qui m’entourent roulent en TER (et il n’y a pas de comparaison de valeur ici, sachez que je préfère cent fois les petits TER tortillards qui font voir des paysages). Pas étonnant que j’ai le vertige. Pas étonnant que j’ai eu le temps de faire le tour d’une question quand d’autres y vont à un rythme beaucoup plus tranquille. Je suis comme une mouche, et les connexions de mon cerveau sont telles que je vois le monde défiler au ralenti (non pas que je me passionne pour les mouches, mais j’ai un jour lu et retenu cette information et maintenant je sais pourquoi).

Quand je suis redescendue de mon poirier, un peu de sérénité m’avait déjà rattrapée. J’ignore si cette explication est la bonne, c’est celle que j’ai trouvé, et à la lumière des journées que je viens de vivre elle me convient et m’apaise, alors je la prends. Et surtout, elle me rend un peu d’espoir et de sourire sous les doigts, elle me dit que tout n’est pas perdu, qu’avec un peu de patience je finirai peut-être par atteindre ce qui me fait vibrer (et puis si je n’y arrive pas en tout cas elle me donne l’envie d’essayer) que la chute n’est pas une fatalité, que je peux trébucher mais me rattraper aux arbres. Ah ! Je mettrais beaucoup moins de temps à me relever à chaque fois, si j’avais toujours une branche solide de certitude et de compréhension du monde à laquelle me raccrocher.

L’espoir est bref, il s’échappe déjà de mes doigts, c’est dur de le retenir. Il n’a pas encore tout à fait sa place ici. Mais au moins il est le bienvenu. Parce que, après tout, je n’oublie pas que je t’attends là.

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12 commentaires

    1. Je travaille sur cette peur et cette mélancolie, ce n’est pas évident mais maintenant que je sais à quoi je fais face c’est un peu plus gérable. Et pour le coup je sais aussi un peu mieux ce que j’attends, petit à petit… Merci de tes mots toujours si doux qui font du bien 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Comme toujours tes textes me parlent. Parce qu’ils parlent peut-être un peu de moi. J’ai beau préféré comme toi les TER, je suis forcée de constater que dans ma tête c’est plutôt en mode TGV aussi. Et je n’arrive pas toujours à mettre le frein. Il faut que j’occupe mes mains pour que ma tête se repose ou que je fasse du tri.
    Gravir la montagne comporte un risque. Toujours. Mais ne pas la gravir aussi.
    Je t’envoie chaleur et douceur Cléa. Et garde l’espoir bien au chaud au creux de tes bras. Un jour il s’envolera pour laisser la place à ce que tu as à vivre.

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis ravie Marie, que l’on se retrouve aussi sur ces rails-là, peut-être pas le même TGV mais côte à côte à 300 à l’heure !
      Parfois il faut juste aussi accepter la vitesse, le tourbillon, le vent dans les cheveux. Mais avoir des solutions de repli pour calmer ses pensées c’est aussi essentiel.
      La peinture avec ta citation est pendue sur un fil, je la regarde régulièrement et j’essaye d’y puiser de la force. Il faut tempérer entre prise de risque et empressement, c’est du moins ma leçon de cette semaine !

      Merci pour tes dernières phrases, c’est une belle image

      J'aime

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