La nuit du poisson

C’était le ciel bleu nuit, un peu comme le velouté du fond de l’océan, là où règnent toutes sortes d’espèces méconnues ; pas étonnant qu’on y retrouve un petit poisson suspendu dans les airs, le nez au vent et à l’affut des odeurs du printemps. La lune avait renversé le bocal, la pointe de son croissant avait trébuché et tout envoyer valser, eau, poisson, petits cailloux, et même un peu de cette vase qui n’est pas souvent remuée. Le verre du bocal s’était alors explosé contre les étoiles et était retombé en paillettes scintillantes sur le monde qui s’endort. Dans l’oubli du rêve et la nuit intense voguait alors ce petit poisson, rouge comme un cœur, aux cheveux de sirène, libéré de sa prison et gagné par la folle envie de parcourir le ciel à la recherche de tout ce qui fait rire, pour comprendre tout ce qui déchire, deviner ce qui se cache dans le regard de ce cheval vert et se décider à aller lui parler. Le poisson se promenait, on pouvait voir sa nageoire se déhancher entre les remous des nuages, sa bouche s’ouvrait à intervalles réguliers comme s’il voulait gober la volupté de cette nuit d’avril, intensément bleue, irrémédiablement douce, avec l’empreinte des fleurs qui reviennent à la vie après ces mois d’inexistence. Dans le faible croissant de lune qui éclairait la campagne, le même qui avait renversé le bocal, on ne distinguait pas vraiment le relief, et pourtant il y avait toutes ces senteurs qui donnaient de la profondeur à l’existence, et les bruits de la nuit qui l’habillaient de rondeurs, et cette petite brise printanière qui découpait mon visage, mon visage de poisson à l’affut du monde et des sensations. Alors j’ai pris conscience à quel point j’avais tourné en rond, dans ce bocal, et combien je m’en étais lassée sans m’en apercevoir, à trop me balancer sur mon trapèze j’avais fini par ne plus reconnaitre la stabilité et les mots qui disent oui, mes envies d’ailleurs et mes espoirs délicats. Quand mon bocal a explosé, je me suis d’abord perdue dans l’immensité de la nuit, j’ai bien cru qu’elle allait m’avaler, puis finalement je me suis rendu compte qu’on n’est pas si mal, à nager dans les étoiles.

J’ai rêvé, j’étais un petit poisson, je volais dans le ciel et je n’avais pas peur, je savais où j’allais, j’apprenais la vie.


L’agenda ironique a ses quartiers d’avril dans un atelier sous les feuilles. Après ma première participation de janvier, je me joins de nouveau à la joyeuse compagnie pour ces quelques lignes alliant poisson et rêve, sur tableau de cirque :

« Je vous propose donc de vous mettre dans la peau d’un poisson et de vous appuyer sur l’univers si particulier de cet artiste (en utilisant tout ou une partie de du tableau Le cirque bleu ou bien son œuvre en général) et de le combiner au vôtre pour nous faire rêver ! »

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14 commentaires

  1. Très belle mue trapézienne vers une ouverture stellaire.
    Un peu comme quand le vêtement de la routine devient trop petit, et qu’il est temps de passer à la taille au dessus. C’est délicat, une écriture en pointillés et si bien ajustée au sens.

    Aimé par 2 personnes

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