L’immobilité de l’eau

C’était une journée d’une lenteur étouffante. Elle en ressentait chaque minute avec lourdeur et consternation. Ces minutes qui, d’ordinaire, s’empressaient de terminer la journée dans leur course folle, s’égrenaient aujourd’hui seconde après seconde, dans cette attente d’un message qui ne viendra pas. Les heures s’écoulaient dans un entonnoir trop resserré pour laisser un passage, ripaient sur elle en s’accrochant à ses aspérités. Elle que la fuite du temps prenait toujours au dépourvu, elle se retrouvait cimentée à ce présent bien trop réel et trop cruel, dont elle ressentait l’écrasante immobilité, un malin plaisir à ne pas avancer le seul jour où elle aurait eu besoin que l’éternité passe d’un claquement de doigts.

Il n’y eut que l’imperturbable glissement de la Garonne qui réussit à rendre cette lenteur plus tolérable. Le fleuve suivait tranquillement son cours, accompagné d’une brise caressante qui adoucissait les angles des minutes. Accoudée à la balustrade, elle laissait son regard se perdre tour à tour dans les eaux mouvantes et le ciel nuageux. Une ambiance grise, parfaite, il n’aurait pas fallu un rayon de soleil pour venir enterrer des pensées déjà fuyantes.

Autour d’elle la foule du samedi ruisselait sur les quais de Bordeaux sans qu’elle y prête la moindre attention. Si l’on remarqua cette forme immobile penchée au-dessus de l’eau, personne ne s’en approcha. Alors le temps passa moins durement, alors il y eut assez d’air pour respirer, juste un peu, juste histoire de ne pas s’étouffer. Rester derrière la barrière ça ne suffisait pas, elle aurait voulu s’assoir au bord, tout au bord du quai, laisser ses pieds pendre au-dessus de l’eau et regarder le fleuve couler tandis que sur son visage les larmes se mélangeraient à la pluie. Mais alors l’appel du vide serait trop tentant, elle savait qu’elle pourrait avoir envie de sauter, non pas pour assouvir quelque pensée macabre, mais pour le plaisir de se laisser envelopper dans l’eau, que l’immobilité devienne consistante, savourer ce moment où le corps hésite entre se faire entrainer au fond et remonter à la surface, tiraillé entre lumière et ténèbres, oubliant toute attente, tout espoir déçu, tout risque pris qui ne débouche sur rien.

En fermant les yeux, elle pouvait presque sentir le poids du fleuve sur ses épaules, ce moment en suspens, son corps flottant dans le liquide impassible ; plus question d’heures, de minutes ou de secondes, tout ce qui comptait c’était l’inertie, l’absence de réel, le pur plaisir d’exister sans que rien d’autre n’ait d’importance. Jusqu’à ce que la physique reprenne ses droits et que le corps revienne à la surface, que la tête éclose, que la bouche s’ouvre dans une grande inspiration et que le temps se rappelle à nouveau de s’écouler. Un retour à la réalité, l’existence sur les épaules, la vie pourrait reprendre son cours dans cet empressement qui lui manquait si fort aujourd’hui, elle-même poursuivrait son chemin et arrêterait de courir après ce (ou celui) qui ne veut pas être attrapé.

Bercée par le courant, elle pourrait alors flotter un moment et se laisser porter par la vie, le temps de décider de sa nouvelle destination, puis finalement se remettre à nager, retrouver les sensations, se rappeler qu’essayer c’est être vivante, que risquer c’est avancer et qu’espérer c’est rêver.

Elle rouvrit les yeux et sourit à la masse qui continuait de s’écouler devant elle, tranquille et flegmatique, imperturbable. Elle remercia l’eau de son cadeau, de sa promesse, choisit de prendre exemple sur elle et de laisser s’écouler ce qui restait de cette journée, au rythme qui était nécessaire, après tout il y aurait forcément une fin à ce samedi 28 avril 2018. Elle prendrait le dimanche de la même façon. Il n’existait pas d’autre solution que d’avancer, elle le savait. L’eau le lui avait rappelé. Dans cette existence tous les chemins ont des cailloux et des ralentissements infructueux, mais tous mènent quelque part, à leur rythme et, comme chacun le sait, tout vient à point, à qui sait attendre.

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