Hyper. Sensible.

Après 3h de route et le ravissement d’avoir observé un coucher de soleil sur la Dordogne, j’arrive enfin à ma destination, au bord du lac du Causse. Il fait nuit noire, je m’avance doucement sur le chemin en terre et finis par arriver sur le petit parking réservé aux camping-cars. Je suis exténuée. La semaine a été longue, et les travaux de la navette monopolisent la plupart de mon temps et de mes facultés – mentales, physiques, psychiques.

Pourtant, lorsque je pose pied à terre, une force irrésistible m’attire vers les eaux du lac. Je descends une petite pente droit jusqu’à la rive.

Et je suffoque.

La voute céleste, l’odeur chaleureuse de la nuit d’été, le tintement des criquets, la brise nocturne, le délicat clapotis de l’eau… La scène me rentre par les yeux, le nez, les oreilles et la peau, tout autant de stimulus qui font chavirer mon système limbique. Mes jambes ploient, je m’assieds. L’air pénètre par à-coups dans mes poumons, mais peu à peu mon émotion se régule. Je respire, j’observe, je pleure. Des larmes de joie et d’émerveillement devant ce spectacle si simple, si beau, si touchant. Ma première nuit à bord de ma Navette, si brève fût-elle, restera gravée en moi par la force des émotions qu’elle a fait fleurir en quelques secondes.

Les émotions. J’avais compris dès l’adolescence qu’elles étaient une composante charnière de mon existence, mais sans chercher plus en avant à l’expliquer. Il n’y a qu’un peu plus d’un an que j’ai enfin posé le mot d’hypersensible sur ce flux quotidien, parfois exaltant, souvent écrasant.

Être hypersensible, ce n’est pas simplement ressentir les choses un peu plus fort que la normale, ni s’émouvoir un peu plus souvent. Si c’était juste « un peu plus », le quotidien ne serait pas si compliqué à gérer. Si c’était juste « un peu plus », je ne me serais pas retrouvée la respiration coupée sur les rives du Causse, la gorge nouée par les sanglots. Non. Être hypersensible, c’est ressentir les choses à un degré et une intensité tels qu’ils en deviennent parfois assommants. C’est accepter de passer ses journées ballotté·e entre ses émotions, d’apprendre à laisser un peu de place à chacune d’entre elle, les bonnes et les déchirantes. C’est développer un système de filtres et des compétences personnelles pour apprendre à canaliser leur danse virevoltante qui remue de part en part.

Être hypersensible c’est vivre une si intense connexion avec les sensations de son corps et de son esprit qu’on en obtient une perception du réel, et de l’imaginaire, parfois si aigüe qu’elle en donne le vertige. Être hypersensible c’est vivre en permanence avec dans le cerveau un tsunami prêt à se déverser à tout moment entre les sillons cérébraux, inonder tous les lobes jusqu’à dégueuler par les yeux, puis se frayer un chemin à travers le rachis et les cervicales pour se déverser dans la gorge, les poumons et le cœur. Et si le tsunami provient d’un tremblement de terre de haute magnitude, il aura même la force d’infiltrer les jambes qui se déroberont alors, incapables de continuer à assurer leur rôle de même que la plupart des organes du corps. Généralement la vague s’abat en quelques fragments de secondes, bien avant que le cerveau n’ait eu le temps de rationaliser tout ceci ; le cœur se retrouve à palpiter, le souffle à s’accélérer, avant que n’intervienne l’identification de la sensation, de l’émotion, voire de l’élément causal.

Bien sûr, ce n’est pas à chaque minute aussi intense, et encore heureux.

Bien sûr que, quand il s’agit d’émotions positives, cela peut être extrêmement grisant. L’euphorie qui submerge toutes les pores de l’être, le rire qui secoue jusqu’aux doigts de pieds, la tendresse qui se ressent jusqu’au plus profond des organes, les couleurs qui lissent les aspérités intérieures, les sons qui secouent les neurones dans une harmonie si pure qu’elle en est presque indicible. La fugacité de ces moments n’empêche pas d’en graver les sensations au plus profond de l’être, et quand ils m’emparent alors j’arrête de respirer pendant quelques secondes et m’imprègne de ces gouttes d’atemporel et d’immanence.

Je sais reconnaitre l’agitation de mes entrailles lorsque mes yeux se posent sur des images saisissantes, qui n’ont pas besoin d’être extraordinaires pour faire vibrer, éveiller l’émerveillement et remplir de béatitude.

J’identifie en une seconde les mots qui percutent mon cerveau et le retournent dans tous les sens, le font vibrer d’émotions et ricochent sur ses sillons dans une valse parfois frénétique, parfois spleenétique, parfois lumineuse, parfois caverneuse, toujours édifiante.

C’est parfois tout ce qu’il me faut de contenance pour ne pas fondre en larmes au beau milieu du trottoir quand, en marchant, j’entends dans mes écouteurs une musique qui fait résonner mes cordes intérieures. Quelques notes, ou quelques mots, et voilà que je me retrouve la gorge nouée, à déglutir comme je peux, et me concentrer pour que l’eau ne jaillisse pas de mes yeux. Bien souvent cependant, le picotement est là avant que j’aie le temps de maitriser quoi que ce soit, et les petites larmes s’échappent. J’ai appris à les laisser couler.

Cependant, aussi délectables qu’ils puissent être, les sourires qui transportent jusqu’aux nuages sont pourtant loin d’être légion. Dans un quotidien mouvementé, ils auront même d’ailleurs beaucoup de mal à naitre, et leur impermanence a souvent été une source d’intenses frustrations par le passé. J’ai appris à les savourer tant qu’ils sont là, et à ne pas regretter lorsqu’ils s’en vont.

Car, pour autant revigorante et stimulante que puisse être l’hypersensibilité positive, il existe un autre versant de l’intensité, une spirale infernale qui emmène dans les tréfonds de l’être, ces coins sombres qu’on ne voudrait jamais connaitre, et qui avec le temps deviennent familiers, à force de côtoyer leur horrifiante noirceur et de frôler les eaux troubles où se mêlent tour à tour désespoir, déceptions, déchirements, incompréhensions et froide lucidité. À ressentir le réel avec toute sa force et son caractère, forcément, on prend aussi dans la gueule toutes les incohérences du quotidien. Plonger dans l’hypersensibilité négative, c’est dévaler la colline à toute allure sans savoir si on aura la force de remonter.

Comme il suffit d’un rien pour déclencher l’euphorie, la moindre pichenette pourra faire basculer dans la torture mentale incontrôlable. Il suffit parfois d’une brise un peu trop forte, sur mon corps déjà vacillant, et je me retrouve à dégringoler sur la pente infinie de mon supplice en croisant Sisyphe et son rocher dans l’autre sens. Une semaine un peu harassante, une journée un peu longue, un manque de sommeil même minime, et la pichenette devient une claque. Même pas le temps de faire coucou à Sisyphe alors, je vais directement mordre la terre en bas de l’abime. En sachant pertinemment que, peu importe le niveau où j’atterris, je peux toujours trouver le moyen d’aller plus bas encore. Et je peux comprendre que certain·e·s aient envie de creuser les strates jusqu’à la mort, quand on arrive si profond que c’est plus facile de continuer à descendre que de remonter. J’ai, pour l’instant, toujours aperçu un peu de lumière pour me faire garder contact avec le soleil et me hisser du trou perdu et visqueux. À la force de quelle volonté, ça reste un mystère.

Évidemment, comme pour son penchant positif, il y a différents degrés dans le négatif et les agressions sensorielles. Tout n’est pas sujet aux malêtres les plus aigus, et certains chagrins et accablements seront aussi fugaces que leurs comparses joyeux et légers. Heureusement que tout n’est pas aussi dramatique.

Mes cinq sens ont appris à s’en accommoder, aidés par mon cerveau qui fait un énorme travail de filtre et de régulation à ce sujet. Son efficacité dépend des périodes. En ce moment, je traverse plutôt une phase assez calme, grâce à des décisions qui me permettent de tenir les contrariétés à distance et éviter de les laisser m’emporter dans leur folle bourrasque. Je m’entraine à prendre du recul et à ne pas me laisser déborder par le fleuve d’émotions – les négatives comme les positives, car croyez-moi, c’est aussi tout un travail de devoir garder un doigt de pied sur Terre quand les ballons de baudruche m’élèvent vers le soleil.

Tout ceci est facile, quand le mental est là. Je sais que d’un jour à l’autre, je peux resombrer, et alors la gestion quotidienne deviendra une lutte à nouveau. Je ne cherche plus à éviter les mauvaises passes. C’est encore pire de les ignorer.

Alors, en attendant, je me délecte de ce qui est beau et j’essaye d’accepter ce qui l’est moins. Je profite à fond des relations, amicales, sentimentales, épistolaires, qui m’offrent des connexions sans pareilles, et je m’efforce d’accorder le moins d’intérêt possible aux éléments perturbateurs qui s’en prennent à moi. J’écoute les airs qui me font vibrer et je passe l’éponge sur les hurlements des enfants dans les espaces clos. Je respire à pleins poumons les vapeurs de mon gâteau au chocolat et je m’écarte quand on fume un peu trop près de moi. Je ne sors plus sans lunettes de soleil pour éviter le mal de crâne tout en savourant les couleurs que les rayons du soleil donnent à la nature. Je touche à tout, littéralement et symboliquement, sentir sous mes doigts les aspérités de la vie et la douceur d’une peau. J’active mes papilles et tente de les nourrir de merveilleux, même si je sais que, dans la vie, il est parfois nécessaire de manger de la merde pour pouvoir savourer les délicatesses qui, immanquablement, nous attendent au détour d’une expérience.

Mille-cinq-cents mots plus tard et j’ai l’impression d’avoir tout juste effleuré le sujet, il y aurait encore tant à dire, de détails à donner, d’explications à fournir. Le domaine est vaste, et probablement que d’autres en ont fait le tour bien mieux que moi. Je vous livre mes impressions dénuées de toute valeur scientifique, sachant qu’il s’agit plus ou moins d’un autodiagnostic, et donc d’une autoanalyse de ma perception du réel et des émotions. Un jour il faudra que j’y revienne en tentant d’apporter un œil plus objectif sur le sujet (mais il va sans dire qu’objectivité et hypersensibilité ne font pas toujours bon ménage). En attendant, l’article Wikipedia à ce propos fait l’affaire, même s’il ne couvre pas, à mon sens, l’aspect hyperesthésique de l’hypersensibilité. Car, vous l’aurez bien compris, pour moi le lien est indissociable entre perception des sens et traitement des émotions.

Un article de plus qui m’expose, mais comme tous ceux qui sont venus avant lui, je pense qu’il a sa place par ici, d’autant plus s’il fait écho chez d’autres hypersensibilités – connues ou qui s’ignorent. Dans mes relations, rares sont les personnes avec qui je laisse le loisir à mon hypersensibilité de s’exprimer pleinement. C’est une question de protection, dans un monde où tout le monde est prompt à juger sans chercher à comprendre ce qui peut se cacher derrière une réaction (et les « tu es trop ceci » ou « trop cela », c’est harassant de se les prendre en pleine poire). Tous ces degrés de sensibilités ne sont pas évidents à appréhender, vus de l’extérieur, alors autant les préserver pour celles et ceux qui en feront bon usage. Voilà pourquoi je peux paraitre froide et détachée. Qui je suis derrière le masque ? Il faut me lire pour le savoir.

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4 commentaires

  1. Tu le sais que tes mots résonnent. Ils décrivent si bien ce tourbillon. Dans les aigus comme dans les graves.
    Ils sont ce qui se dit si difficilement.
    J’avais l’impression que je l’étais moins – sensible – mais peut-être que fut un temps, quand survivre était de mise, je n’y pensais pas. Et puis aujourd’hui, je le sais, à fleur de peau sans cesse.
    Mais je ne le montre pas, ou peu. Parce que les « trop » ou « pas assez » ils ne veulent rien dire Cléa. Ils sont si loin de ce que l’on vit. Et pas facile à encaisser au final.
    J’espère que tu continues d’écrire – tu as une façon de dire, de vivre qui me plait énormément.
    Je t’embrasse et t’envoie d’affectueuses pensées

    Aimé par 1 personne

  2. je comprends à présent pourquoi on se comprend (s’*entend* si bien), toi et moi…….j’ai appris, par ‘hasard’ il y a un peu plus d’un an que tous les ‘trop’ de ma vie venait de ‘là’, de ce continent inexploré et surtout incompris
    dans le même temps, j’ai vu fleurir tout un tas de vlogs, sites et autres coachs de l’hypersensibilité devenue tout d’un coup ‘à la mode’…..et ça ne me rassure pas, loin de là!
    je suis ‘sauvage’ (‘trop’ sauvage disait-on dans mon enfance, et hop un ‘trop’ de plus!) parce que je me prends en pleine tronche les émotions des gens qui m’entourent et c’est pourquoi je déserte les lieux publics (maux de tête assurés quand j’y suis confrontée)
    je travaille à mi-temps car je serais incapable de supporter un plein temps tant j’ai besoin de solitude et de repos pour me rééquilibrer………
    alors merci, cléa, merci pour les mots que tu sais si bien manier pour décrire l’indescriptible de cette *qualité* car oui, avec le temps, j’en ai fait un atout alors que ça m’a pourri la vie pendant très longtemps
    maintenant je sais que c’est grâce à cette sensibilité extrême que je me retrouve, notamment, en contact avec des animaux sauvages qui n’ont pas peur de moi, eux!
    l’hypersensibilité n’est pas un mal dont on guérit ou qu’on dompte, c’est un bien pour l’humanité car en témoigner coûte que coûte (et que ça coûte en émotions!!!!) c’est mettre un peu plus de *justice* dans ce monde qui en est cruellement dénué…..car on ne supporte pas l’injuste, n’est-ce pas?
    je sais aussi, à présent, que mon AVC à 33 ans m’a permis de griller un paquet de neurones car j’ai pu, ainsi et par la suite, comprendre qu’il fallait que je me mette à l’abri d’un certain nombre de ‘choses’ et de ‘gens’ pour survivre, puis pour Vivre enfin! c’était un mal pour un GRAND bien! le positif du négatif 😉
    je t’embrasse fort, cléa

    Aimé par 1 personne

  3. Quel superbe texte, on ressent ta grande sensibilité et ton esprit vif dans chaque phrase. Tes mots sont justes, et me touchent beaucoup. Bravo, et merci pour ce récit qui décrit à merveille ce sujet mal connu.
    Benjamin

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