Georges

Cette année, il ne se passe pas un jour d’octobre sans que je ne pense à toi. Au début c’était fugace et presque imperceptible. Puis l’accumulation des souvenirs m’a mis la puce à l’oreille. Il se tramait quelque chose.

Au début je n’ai pas su quoi, mais rapidement j’ai fait le lien avec une rencontre, un Tournesol, à la veille du basculement dans ce nouveau mois. Une rencontre qui a fait du remue-ménage, qui a mis le doigt sur tout un tas d’émotion refoulées, de blessures béantes, de cicatrices plus subtiles, les unes bien connues de mon système cérébral, les autres moins évidentes, moins criantes, plus souterraines.

Et s’il y a bien une émotion que j’ai refoulée, Pépé, c’est la tristesse que j’ai ressentie le jour où ton corps a cessé d’être. Je l’ai même longuement expliqué dans cet article, à quel point je refusais d’être triste. J’ai été si fière de ne pas pleurer. J’ai mis un bouchon sur la bouteille de mon deuil et l’ai jetée à la mer en me disant que je ne la reverrais jamais. Et ça a d’ailleurs relativement bien marché. Jusqu’à ce que la bouteille revienne s’échouer tranquillement sur ma plage. Sans faire de vagues, sans fracas. Je l’ai vue, posée délicatement sur le sable, et j’ai su qu’il était temps de faire le deuil. De faire péter le bouchon, absorber à nouveau les émotions, et enfin leur rendre leur liberté.

La bouteille, c’était le Boléro de Maurice Ravel qui a tourné en boucle dans ma tête mercredi dernier. Le matin à l’athlétisme. Sur le vélo. En mangeant. En peignant. Dans le tram. Le soir à l’entraînement. Toute la journée.

Au début, je n’ai pas compris ce qu’il venait foutre là, ce putain de boléro, et surtout pourquoi il me harcelait à ce point. D’abord les percussions, feutrées, puis la mélodie de la flûte, timide, suivie de la clarinette et du hautbois, et du piccolo je crois, tandis que les cordes et autres vents donnent de petits à-coups, la mélodie s’envole progressivement, montée en puissance, éclosion des instruments.

Je ne savais pas comment j’avais pu me mettre un tel air dans la tête. Ce n’est pas vraiment le genre de musique motivationnelle que j’écoute le matin, et à vrai dire même quand j’écoute de l’instrumental il s’agit essentiellement de musiques de films. J’ai d’immenses lacunes en terme de musique classique, que je compte combler un jour, dans l’une de mes vies parallèles de mélomane.

Le Boléro, je le connais juste parce que je l’ai entendu chez mes grands parents quand j’y allais en vacances. Et qu’avec Lindsay on avait piqué le CD pour l’enregistrer sur une cassette.

C’est en me remémorant ce contexte que j’ai su. Ou plutôt reconnu. La présence de Mémé dans mon esprit depuis que j’ai appris qu’elle reprenait la chimio. Et les pensées régulières pour Pépé, qui nous a quitté-e-s il y a 5 ans.

Je crois que j’ai des choses à te dire, Pépé. Que c’est pour ça que ta présence est si forte depuis quinze jours. Pas forcément beaucoup de choses, pas des choses extraordinaires. Pas de grande déclaration ni de long discours. Des choses simples, que je n’ai jamais dites ni écrites.

Que tu me manques, déjà. Je ne me suis jamais autorisée à ressentir ton absence, mais aujourd’hui elle me traverse et je ne veux plus la contourner. Tu es parti alors que je commençais à peine ma vie d’adulte et, quand bien même j’ai énormément profité de toi enfant, puis adolescente, j’aurais aimé te connaître avec cette maturité que j’ai acquise et qui me fait voir la vie différemment, j’aurais voulu échanger avec toi sur certains sujets. Toi qui étais un peu bourru mais si sage.

Je voulais aussi te dire que je n’ai jamais remangé de tomates aussi bonnes que les tiennes, et que ces saveurs me manquent cruellement, je suis en manque de cette chair si ferme et si parfumée, le goût sans pareille du fruit qui a patiemment mûri sur son pied tout au long de l’été. J’ai essayé de me faire les miennes, il y a quelques années, mais évidemment ça n’avait rien à voir. Parmi les choses à accepter avec ta disparition, c’est que je ne mangerai plus jamais de tomates qui auront le goût de ton travail attentionné de la terre, de ton savoir-faire, de tout ce que tu mettais de toi-même dans la culture de ton jardin. Même si un jour je devenais suffisamment sédentaire pour me mettre au jardinage, ce ne serait pas les tomates de Pépé que je ferais pousser. Les tomates de Pépé se sont envolées avec toi.

Mardi dernier, j’ai fait une énorme marmite de soupe. Le dimanche sur le marché, j’avais acheté des poireaux alors que je m’étais promis d’attendre novembre avant de les intégrer aux menus quotidiens. Je me suis dit que je ferais une tarte. Et sur un autre stand j’ai pris des patates. Je voulais les faire au four façon Annie. Et puis non. J’ai tout mis sur la table, tout lavé, tout découpé, et j’ai fait une soupe. J’ai fait ta soupe. C’est peut être aussi pour ça que je me suis réveillée mercredi avec le Boléro, après avoir passé la soirée à cuisiner ta recette. Il y en a plein le frigo et plein le congel. Pour toutes ces soirées où je rentrerai refroidie de l’entraînement, je viendrai trouver un peu de chaleur dans ce breuvage qui est tout à toi.

Quoi d’autre…

J’aimerais encore entendre le son de ta voix, t’entendre m’appeler fillasse une fois de plus, avec ton air taquin.

Je voudrais te voir encore porter ton éternel gilet bleu sans manches. Je dois t’avouer, quand je pense à toi, tu es toujours avec ce gilet.

Depuis que j’habite à Bordeaux je suis très peu retournée chez vous. Cette maison où tu n’habites plus mais que j’ai du mal à considérer autrement que comme chez Pépé et Mémé.

J’ai repensé au gâteau que j’avais fait trop salé, et dont tu t’étais régalé.

J’ai tant envie de te voir. De te parler. Aujourd’hui est ce genre d’anniversaire qu’on n’aime pas trop voir passer. Je me suis effondrée sur un parking parce que mon van refusait de s’ouvrir, et que ce n’était qu’une énième contrariété de plus dans une matinée compliquée. J’ai pas tenu le choc, et il a fallu que je sois rentrée à la maison, et que j’hurle dans un coussin, pour accepter la part du deuil dans tout ceci, reconnaître comme il m’abat et me rend triste.

J’ai crié la rage et la frustration, et j’ai laissé la tristesse m’envahir. Quelques secondes de vie pour ces émotions qui avaient toute leur place dans mon corps, quelques secondes et elles ont décollé, me laissant lessivée mais soulagée. Le noeud dans ma poitrine s’est défait, le poids sur mes épaules s’est allégé. Il ne restait plus que le manque, diffus, qui ne sera jamais comblé.

À toutes nos vacances, tous nos repas, tous ces cris d’enfance perdus dans les souvenirs, aux vieilles photos collées dans des cahiers, aux précieuses vidéos qu te refont revivre un peu, même si tu n’es jamais aussi vivant que lorsque je pense à toi.

5 commentaires

  1. « Il ne restait plus que le manque, diffus, qui ne sera jamais comblé »
    Apprendre à vivre avec cela. Avec ce manque là.
    Qui reste intact, même après le deuil.

    C’est fou comme on pense pouvoir étouffer le chagrin, enterrer la peine. Il faut toujours faire face un jour ou l’autre. Ce n’est pas plus ou moins dur. C’est juste là, avec les souvenirs et les émotions.

    J’aime quand tu parles des tomates, c’est vivant comme souvenir. On a presque l’impression de le connaître. De le voir au fond du jardin. Il n’est plus là mais quelque part il n’est jamais parti.

    Plein de pensées pour toi Cléa.
    Je t’embrasse

    Aimé par 1 personne

  2. Très beau.. Mon grand-père paternel s’appelait Georges aussi. Il est parti un 31 août 1986, le cœur submergé par le chagrin. Il venait de perdre son fils, Georges aussi, le 14 Juillet de la même année à l’âge de 46 ans. Mon père. J’avais 17 ans…

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